Des ténèbres au témoignage de la lumière
Écoute la Parole
Il s'en alla et se lava, quand il revint, il voyait.
Réflexion biblique
Ce passage fait partie du contexte de la Fête des Tabernacles (ou Tentes) qui commémore la période durant laquelle le peuple d’Israël vivait dans le désert après l’Exode d’Égypte. À cette époque, les Israélites n’avaient pas de maisons stables mais vivaient comme des nomades dans des huttes ou des tentes, bénéficiant de la providence directe de Dieu.
Ce festival était caractérisé par les rites de l’eau et de la lumière.
L’eau était un élément central car elle nous rappelait comment Dieu avait miraculeusement éteint la soif des gens au cours du voyage. Les prêtres accomplissaient un rituel précis : ils descendaient à la piscine de Siloé pour puiser de l’eau dans des vases. Ils montèrent ensuite sur l’esplanade du temple et jetèrent l’eau au sol en signe d’abondance. Dans un contexte aride comme Israël, l’eau était considérée comme « de l’or pur », et ce geste symbolisait la gratitude pour le don de vie de Dieu.
Un autre aspect fondamental était la célébration de la lumière, qui rappelait le nuage lumineux guidant les habitants du désert, indiquant le chemin à la fois jour et nuit. Pendant la fête, de grands braseros étaient allumés sur l’esplanade du temple, capables d’inonder toute la ville de Jérusalem de lumière pendant la nuit. Cette lumière n’était pas seulement physique, mais symbolisait aussi la lumière de la Loi (Torah), de la sagesse et de l’adoration du vrai Dieu.
Jésus utilise les symboles de cette fête pour révéler son identité :
- En ce qui concerne l’eau, il proclame : « Que celui qui a soif vienne à moi et boive » (Jn 7:37).
- En ce qui concerne la lumière, il déclare solennellement : « Je suis la lumière du monde ; Celui qui me suit aura la lumière de la vie » (Jn 8:12 : cf. Jn 9:5).
Dans le miracle de l’homme né aveugle, ces deux symboles se rejoignent : l’homme reçoit la lumière (guérison des yeux) en se baignant dans l’eau de la piscine de Siloé. C’est le sixième signe de Jésus.
L’épisode n’est pas seulement un miracle physique, mais un voyage spirituel qui transforme un mendiant exclu en apôtre courageux.
1. L’inversion de perspective : du « pourquoi » au « pour qui »
Face à la souffrance, les disciples cherchent la culpabilité (« qui a péché ? » Jn 9:2), liant l’infirmité à la punition divine. Jésus brise ce schéma légaliste : la maladie n’est pas une condamnation, mais le lieu où les œuvres de Dieu se manifestent.
Même la mission elle-même ne part jamais de situations de perfection, mais des réalités blessées. L’apôtre est appelé à regarder au-delà des apparences (comme Samuel avec David dans la première lecture de la liturgie de ce dimanche) pour voir dans la limitation humaine une opportunité de la grâce de Dieu.
2. Le Signe de la Création et de l’Envoi
Jésus utilise la boue et la salive, rappelant le geste de la création de l’homme dans la Genèse. La salive, nécessaire pour parler, symbolise la Parole de Dieu qui s’unit à l’humus (la terre), c’est-à-dire à la réalité concrète et matérielle de la personne. De plus, le verbe grec (epecriseo) faisant référence à Jésus suggère qu’il « oint » les yeux de l’aveugle : la boue n’est pas de la saleté, mais une onction qui consacre sa partie malade. Au lieu de cacher son défaut, Dieu le met en avant pour le transformer en « tremplin » de sa grâce.
Jésus ordonne alors à l’aveugle de se laver dans la piscine de Siloé, ce qui signifie « Envoyé ». C’est l’inverse du rite : lors de la Fête des Tabernacles, les prêtres puisaient de l’eau de Siloé pour l’apporter au Temple, tandis que l’aveugle prenait le chemin opposé, partant des marches du Temple pour descendre vers l’eau de l’Envoyé. Ce mouvement contraire nous suggère que la véritable lumière se trouve en suivant Jésus en sortant de structures religieuses rigides.
Nous sommes également confrontés à un symbolisme baptismal : pour l’Église primitive, ce lavage représentait le baptême, autrefois appelé « illumination ». La personne baptisée est celle qui, lavée par l’Unique Envoyé, reçoit un regard nouveau sur la vie et devient à son tour témoin. La mission naît d’un acte d’obéissance et de confiance en une Parole qui nous envoie à « laver » notre regard dans la réalité quotidienne.
3. Le parcours progressif de la foi et du témoignage
La guérison suscite des questions chez les voisins et les pharisiens. L’aveugle entreprend un voyage de conscience croissante : pour lui, Jésus est d’abord « un homme » (Jn 9:11), puis « un prophète » (Jn 9:17) et enfin « le Seigneur » (Jn 9:36, 38). Malgré la pression de ses parents (fermés par peur) et des pharisiens (fermés par préjugés), l’homme reste fidèle à sa propre expérience : « Je sais une chose : j’étais aveugle, et maintenant je vois » (Jn 9:25).
Il faut aussi garder à l’esprit que « je sais » (Gr. oida) est le parfait du verbe voir (Gr. orao) ; Ainsi, voir et savoir sont étroitement liés : savoir signifie voir !
Le témoignage missionnaire le plus efficace ne réside pas dans des arguments théologiques complexes, mais dans la proclamation humble de l’expérience de Dieu dans nos vies, de ce que nous avons vu et touché de nos mains (cf. 1 Jn 1:1-3). Le missionnaire est donc celui qui accepte de faire des compromis avec la vérité, même au prix d’une exclusion sociale ou religieuse.
4. Mission en faiblesse
Jésus cherche l’homme après qu’il ait été chassé (cf. Jn 9:34-35), se révélant pleinement à lui. Les sources soulignent que Dieu ne choisit pas les sains, mais transforme les « défauts » en « tremplin » pour son amour, comme ce fut le cas pour Pierre ou Paul.
L’Église est comme un « hôpital » pour les pécheurs, pas un club pour les personnes en bonne santé. La mission est de proclamer que nous sommes aimés dans nos ténèbres et que c’est précisément notre pauvreté, touchée par le Christ, qui devient un instrument de lumière pour les autres.
On peut conclure que la foi n’est pas un événement instantané, mais un parcours progressif qui exige l’humilité de se laisser accompagner et toucher par Dieu. L’aveugle suit un chemin de conscience qui le conduit à adorer Jésus comme « le Seigneur ». Ce chemin le conduit à une liberté intérieure qui lui permet d’affronter les autorités religieuses avec ironie et courage, devenant un témoin de la vérité malgré l’exclusion sociale qui s’ensuit pour lui.
Même notre histoire, même dans ses aspects les plus absurdes ou douloureux, si elle est baignée d’obéissance au Christ, peut ainsi devenir la graine d’une nouvelle prophétie et d’une mission qui éclaire le monde.




